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Fonse dou tchaneti

Fonse dou tchan'ti 1



Alphonse du chanvrier

Au nombre des familles implantées à Presles au début du XIXe siècle, il convient de citer celle des JACQUY, dont des représentants vivent encore aujourd’hui au village.

Selon nos sources et celles de celui dont nous parlerons en cette page, cette famille JACQUY résidait fin du XVIIIe siècle, à Sombreffe.

Un de ses représentants s’en vint demeurer à Presles. Il habitera dans le quartier du Fourneau pour être plus précis, ce sera dans la première maison à gauche en montant le chemin qui conduit aux Vieux-Sarts, qui alors faisait partie du quartier susdit.

Par la suite, cette maison sera habitée par Pierre-Joseph JACQUY, qui épouse en 1844 Anne KINARD. De leur mariage, ils eurent deux fils et deux filles, dont l’une nommée Marie dite « dou Tchanetî », était bien connue des villageois du temps passé. Elle tenait un cabaret avec son époux Adrien BRACHOTTE, sur la Place du Fourneau (Place Communale actuelle).

Leur neveu, issu en 1869, de Pierre-François JACQUY2 et de Catherine Marchand, passera toute son existence au village. Comme tous les enfants des familles ouvrières, il fréquentera l’école communale dirigée alors par M. Joseph BANCU, deuxième maître de l’école mixte fondée en 1829.

Alphonse, c’est de lui qu’il s’agit ici, comme beaucoup d’autres garçons, devra gagner son pain quotidien en travaillant. Tout jeune, selon ses dires, il alla œuvrer « à la fabrique » « al papènerîye » (cartonnerie de la Place). Son travail consistait à approvisionner de paille, de vieux papiers, de vieilles loques et d’eau « la bouilleuse » (cuve) pour obtenir par « bouillage » (ébullition) une pâte pour en faire du carton.

Cliché : EVE003

À la cartonnerie, le travail se faisait autant de jour que de nuit.

« Fonse », avec sa sœur « And’jô dou Tchanetî » qui fêta son centième anniversaire en 1972, y travaillèrent pendant toute leur jeunesse.

1914-1918, années de triste mémoire, la cartonnerie fut occupée par les Allemands et ne reprit plus ses activités, les hostilités finies.

Fonse dou Tchanetî, comme tant d’autres de ses concitoyens, dès la mi-août 1914, prit le chemin de l’exode et se réfugia en France. Pendant les quatre années de l’occupation allemande, il restera en France, à Choisy-le-Roi, près de Paris.

Fonse avait un défaut de prononciation et, avec son accent caractéristique qui assourdissait les consonnes sonnantes, il aimait évoquer les aventures de son exode, car il avait vu la Tour Eiffel et connu encore un peu la vie parisienne de la belle époque…

Revenu au village après la guerre, il trouvera un emploi au château en s’occupant à divers travaux et notamment à celui d’un élevage de volailles. L’élevage n’étant plus rentable, les châtelains l’employèrent aux travaux d’entretien de la voirie du parc et à l’approvisionnement en bois (bûches) pour les foyers ouverts des appartements de la maison comtale. Il œuvra à cette tâche avec un autre serviteur de son âge, nommé Théodore MAINJOT, autre Preslois d’origine.

Lorsqu’au château, le temps des grandes chasses arrivait, Fonse dou Tchanetî était tout « binauche » (content). À soixante ans sonnés, il déployait une ardeur juvénile en s’activant avec les gardes du domaine à préparer les terrains boisés dans lesquels vivaient les faisans, les lièvres et les lapins qui étaient à cette époque en abondance.

Une battue pour être bien faite, devait s’organiser bien à l’avance du jour de la traque (chasse). Il s’agissait de délimiter la surface du bois qui serait battue. Une « naye » (laie ou layon) c’est-à-dire que dans les taillis un sentier (percée) devait être créé pour placer les « tireurs » (chasseurs) de façon que les uns et les autres s’aperçoivent sur la ligne d’arrêt du gibier.

Mais ce qui était primordial, c’était d’avoir tout le gibier, surtout les lapins qui en ce temps-là pullulaient, dans la pièce boisée qui serait traquée. Pour ce faire, Fonse s’employait à obturer les gîtes où le gibier pouvait se réfugier, employant même un furet pour faire sortir les lapins des galeries. Avec les gardes, les rabouillères (garennes) du cantonnement étaient surveillées, repassées et bouchées jusqu’à l’heure de la chasse.

Le grand jour étant arrivé, c’était un plaisir pour Fonse de côtoyer les nobles invités du maître de céans, dont il s’était fait des amis.

Ce jour-là, il devenait « porteur de carnassière », c’est-à-dire serviteur du chasseur, lui désigné par le chef des gardes. C’était un honneur que d’être « porteur » et plus d’un notable du village souhaitait en son for intérieur être choisi pour servir tel comte ou tel baron.

Le service consistait à porter la gibecière et tout l’attirail du chasseur jusqu’à la place lui assignée par le garde-chasse. Là, le rôle du « porteur » se bornait à recharger les armes car, généralement, les bons chasseurs avaient deux fusils, l’un avec lequel ils tiraient le gibier pendant que leur « porteur » rechargeait l’autre.

Au temps passé, les chasses du château étaient bien plus giboyeuses que celles de maintenant, c’était un véritable plaisir que d’être chasseur, porteur ou traqueur.

Au château, les grandes chasses terminées, Fonse dou Tchanetî devenait braconnier attitré. Dans ce domaine, il était passé maître, s’employant à prendre le gibier sans tirer un coup de fusil. Pour ce faire, le furetage et la pose de « bricoles » (collets) faisait l’affaire de de Fonse, sinon une de ses passions favorites. Tous les jours, il faisait sa tournée, visitant ses bricoles, rapportant au garde-chasse le gibier qui s’était fait prendre à ses pièges, économisant ainsi la dépense des cartouches.

Quoique nous en savions assez sur le braconnage, Fonse dou Tchanetî aimait nous montrer comment on fabriquait des bricoles avec du fin fil de cuivre ou du fil de fer recuit. La manière de les poser avait son importance, haute ou basse selon les pistes frayées dans les taillis par les lapins ou les lièvres.

Il aimait aussi parler du gibier dont il avait une parfaite connaissance de leurs mœurs.

Les engins prohibés ne lui étaient pas inconnus, car prendre les grives avec un lacet fait d’un crin de la queue d’un cheval, capturer vivants les oiseaux chanteurs, tels que pinsons, chardonnerets (cardinal) ou « cizèts » (tarins), etc. même les merles, des pigeons ramiers ou des corbeaux avec des « baguètes di glou » (gluaux) pièges faits avec de la matière visqueuse obtenue en pilant l’écorce intérieure du houx ou en faisant bouillir de l’huile de lin ; courber un baliveau au-dessus de la foulée d’un chevreuil qui se fera prendre au piège du nœud coulant d’une corde suspendue à hauteur de son passage, tous ces engins et moyens n’avaient aucun secret pour le rusé braconnier qu’il était.

Fonse dou Tchanetî avait aussi une autre passion, celle des fleurs. Il les aimait tout autant que sa sœur « Anedjô » et il avait un réel plaisir à lui apporter une nouvelle espèce ou variété de « géranium » comme il disait.

Au château, de nombreuses espèces de plantes florifères ou aux feuillages décoratifs étaient cultivées, dont quelques plants de bananier (Musa), plante cultivée pour l’aspect ornemental en raison de ses grandes et larges feuilles verdâtres. Ces plantes intriguaient beaucoup Fonse, si bien qu’un jour, n’y tenant plus, il nous demanda le plus sérieusement du monde, que s’il empotait une banane, il obtiendrait une plante pareille à la nôtre.

Gardant notre sérieux tout en refoulant notre fou-rire, le laissant dans sa crédulité, nous lui conseillâmes, jubilant en nous-mêmes de la bonne farce que nous lui faisions, de quand même essayer en empotant une banane dans du bon terreau, lui recommandant de mettre son pot bien au chaud et de l’arroser « ditènawète » de temps en temps.

Huit et quinze jours se passèrent, Fonse observait tous les jours sa banane qui avait bien de la peine à bourgeonner, et pour cause ; nous lui recommandions de quand même persister, car cette culture de bananier demandait des soins assidus et spéciaux, vu que cette plante est originaire des pays chauds.

Après un mois passé, Fonse dou Tchanetî s’avisa de voir si sa banane faisait des racines, mais il ne trouva plus dans son pot que pourriture.

Ayant compris que nous lui avions fait une farce, tout souriant comme à son habitude, il s’en vint vers nous en disant de sa petite voix : « Non ti tieu, ti m’as ieû in cochon, avou mi paname, ti zavais bén qu’èle pourirèt ; mins, non ti tieu, comint ès qui ti faîs ti-z-ôtes pou-z-awè dès panames ? » (Nom de Dieu, tu m’as bien eu cochon avec ma banane, tu savais qu’elle pourrirait ; mais bon sang, comment faites-vous pour avoir des bananes ?)

De part et d’autre, riant de la farce, nous lui expliquâmes que dans la nature, il existe des plantes portant des fruits et des graines sur le même pied et que c’était le cas pour le bananier.

Sans rancune de sa part, car c’était un brave homme, nous restâmes de bons amis, si bien qu’un jour, ma curiosité étant telle, je demandai à mon vieux camarade Alphonse, de qui je suis redevable de nombreux renseignements, pourquoi sa famille portait le surnom « Tchanetî ».

Ayant craché sa chique dans la cendre du foyer, clignant ses petits yeux, relevant son petit chapeau sur le haut de son front et se grattant l’occiput, comme il en avait l’habitude en pareil cas, « Fonfonse » comme nous l’appelions familièrement, me donna une explication fort valable.

Il me raconta que ses grands-parents, si pas déjà ceux d’avant, faisaient le commerce de chanvre. Ils vendaient la graine, mais aussi les produits fabriqués avec la fibre de ce végétal, comme cordes, fils, ficelles et filasses. Ils allaient de par les villages, offrant leurs marchandises. De là, leur fut donné, en raison de leur profession, le surnom. Le chanvre en wallon, c’est « del tchane » et « Tchanetî » vaut pour chanvrier, marchand de chanvre.

Mon vieil ami Fonse dou Tchanetî, resta toute sa vie célibataire et décéda inopinément en la maison de sa sœur « Anedjô », rue Grande à Presles.

À sa disparition, je perdis un de mes meilleurs informateurs, mais ainsi va la vie : il arrive un temps où tout à une fin !

Nous aurons bien la nôtre aussi !

 

1 Édité en 1981 in  Il était une fois

 2 Pierre Jacquy, était surnommé « Toû-toû ». Voir E. Gravy, Presles, Les Sobriquets.

Ndlr. Sinon dans le titre, nous respectons l'orthographe de l'auteur "Tchaneti" alors qu'en langage courant se fait l'élision "Tchan'ti"

 

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